L'homme d'affaires va investir 570 millions d'euros dans le port de Pointe-Noire. Un défi osé en pleine crise.
Sous un soleil de plomb, le minibus qui transporte les dirigeants du groupe Bolloré cahote sur le bitume défoncé du port de Pointe-Noire.
"Regardez l’état des quais", soupire le directeur de l’exploitation, Laurent Palayer, en montrant le lent ballet des engins de manutention."L’infrastructure date du Front populaire", ajoute le directeur général de Bolloré Africa Logistics, Dominique Lafont. Faute d’équipements à terre, le premier port congolais ne peut accueillir que les navires avec grues intégrées, déchargeant eux-mêmes leur cargaison.
Difficile d’imaginer que Pointe-Noire sera un jour l’un des plus grands ports d’Afrique de l’Ouest. C’est pourtant l’engagement qui a permis à Bolloré d’emporter, en décembre dernier, la concession du terminal à conteneurs pour vingt-sept ans, au terme d’une lutte acharnée avec l’armateur français CMA CGM et Dubaï Ports World. Gestionnaires du terminal depuis le 1er juillet, les Bolloré boys ont aussitôt grillagé le site qui accueillait pêcheurs à la sauvette et visiteurs en tout genre.
Pour Pointe-Noire, Bolloré voit grand. Il veut multiplier par six le trafic du port (200 000 conteneurs par an) d’ici à 2036 et en faire un hub régional. Le port d’attache des plus gros navires, dont la cargaison sera ensuite acheminée vers les pays voisins par petits bateaux. Le groupe a promis d’investir 570 millions d’euros, dont 70% au cours des huit prochaines années. "Pour mener un tel projet en pleine crise, il faut des tripes", sourit Dominique Lafont. Bolloré va construire un quai de quinze mètres de profondeur, le premier d’Afrique de l’Ouest capable d’accueillir les porte-conteneurs de cinquième génération, ces géants des mers transportant 7 000 "boîtes" d’un coup. D’ici à la fin du mois, deux grues géantes doubleront la vitesse de déchargement des navires. En attendant, les grands travaux de construction du quai, prévus l’an prochain.
L’électrochoc de Dakar
Le pari est risqué. Mais Vincent Bolloré n’avait pas le choix. Après avoir été évincé du port de Dakar (Sénégal) par Dubaï Ports World il y a deux ans, une deuxième défaite aurait été désastreuse pour l’image de son groupe, numéro un des opérations portuaires et du transport de marchandises en Afrique. Les activités africaines du groupe pèsent 1,7 milliard d’euros. "Dakar a été un électrochoc qui nous a fait rebondir", reconnaît Dominique Lafont.
Pour l’heure, une partie du port de Pointe-Noire reste un grand terrain vague où un panneau d’affichage vante les qualités de "bâtisseur infatigable" du président congolais Denis Sassou Nguesso. Réélu il y a deux mois lors d’un scrutin contesté, ses opposants l’accusent de détourner l’argent du pétrole. De quoi renforcer l’image de pilier de la "Françafrique" qui colle à Vincent Bolloré. Un de ses concurrents l’accuse de jouer de son influence et de son amitié avec Nicolas Sarkozy pour remporter des marchés.
"Nous avons gagné car nous avions le projet le plus ambitieux et les compétences pour le mener à bien. Il va créer plusieurs points de croissance pour le pays", réplique Dominique Lafont. De fait, sa victoire n’a pas été contestée. L’Etat congolais voudrait aussi que le groupe l’aide à moderniser son chemin de fer, comme il l’a déjà fait au Cameroun. "Certains disent qu’il ne faut pas tout donner à Bolloré, mais il n’y a pas d’alternative", indique le directeur du port autonome, Jean-Marie Aniélé.
En attendant, le groupe a remporté mi-août l’appel d’offres du port de Cotonou (Bénin) face au danois Maersk. Il se développe à grande vitesse en Afrique australe et anglophone, loin de la sphère d’influence française. Cette zone pèse désormais 40% de ses revenus, contre 20% il y a six ans.
Source : Yann Philippin, à Pointe-Noire (Congo Brazzaville) - Le Journal du Dimanche
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