POLITIQUECongo-Brazzaville : le défi de la reconstruction démocratique2008-04-07 12:47:49 par Kimpwanza La Constitution du 15 mars 1992, adoptée librement par voie référendaire, a été renversée brutalement à la suite d'une guerre civile consécutive au coup d'Etat de triste mémoire. Or, elle avait marquée la rupture avec le monopartisme de quelque obédience que ce soit et replacé le peuple congolais au cœur de la reconstruction démocratique tant espérée pour remettre le pays tout entier dans la voie du développement global.
En réhabilitant un jeu politique participant davantage du suffrage universel direct et indirect, en limitant l'exercice de la fonction présidentielle à deux mandats (de cinq ans chacun)
et en validant une compétition libre et ouverte pour la conquête électorale du pouvoir au niveau national comme à l'échelle locale, la Constitution susdite a remis le Congo-Brazzaville dans le sens de l'histoire. Et, pour cause, elle n'était faite ni pour Pascal LISSOUBA, ni pour Bernard KOLELAS, ni pour Denis SASSOU-NGUESSO, et encore moins pour tout autre candidat au leadership politique. Plutôt, elle traçait la voie pour la régénération politique après l'abandon raisonnable et opportun du projet communiste.
En effet, la Constitution renversée ouvrait le jeu politique et la conquête du pouvoir à tout le monde. Elle réservait la victoire à celui des candidats en lice qui serait capable de capter la majorité des voix, non par la fraude, ni par la force, mais par l'adhésion libre du plus grand nombre de gens au projet de société jugé, par eux, le plus crédible. Et, cette adhésion devrait procéder du libre arbitre propre à chaque individu, et non de la manipulation des canaux traditionnels du tribalisme et du régionalisme. Car, le principe de la liberté politique était bien celui revendiqué par l'ANC de Nelson MANDELA en Afrique du Sud : un homme, une voix.
Le Congo-Brazzaville, pays affaibli, appauvri et retardé par la bataille majeure entre les tenants du monolithisme africain et les partisans désaccordés du projet communiste, a cherché vainement son équilibre après toutes les secousses violentes de la dispute interethnique du pouvoir. Il espérait, à la suite de la conférence nationale souveraine de juin 1991, se donner un destin indépendant pour conquérir le progrès du droit des gens et la rationalité instrumentale si décisive à sa modernisation. Cette espérance a été trahie par la compromission des acteurs politiques avec les intérêts tutélaires, leur reddition aveugle à l'ethnocratie, leur obscurantisme dans la gouvernance de la cité congolaise.
Le désir d'éternité de certains leaders politiques - incapables d'imaginer l'avenir du pays en d'autres mains et de penser aux générations futures - a fait le reste. Dès mai 1993, les affrontements entre les partisans de la mouvance présidentielle et de l'opposition ont dégénéré en guerre civile latente. Malgré la restauration difficile de la paix en 1995, les forces démocratiques unifiées (FDU), à leur tour, entrent en rébellion larvée, puis ouverte à partir du 5 juin 1997, aux fins d'empêcher l'enracinement du rapport de forces d'alors par trop défavorable à une victoire électorale de leur leader à la présidentielle prévue en juillet 1997. En octobre 1997, de guerre lasse et vu l'état de décomposition des forces censées la soutenir, la Quatrième République congolaise s'est effondrée brutalement et proprement. Tel un navire en perdition, miné par les divisions intestines, déserté par la raison et attaqué de toutes parts par des pirates qui ne veulent que pour leur seul profit les richesses épuisables que renferme la cale si convoité.
Mais, il n'en reste pas moins que la défaite de la démocratie congolaise a eu des conséquences redoutables pour le pays tout entier. La Constitution du 15 mars 1992 a été renversée pour des considérations partisanes, par une minorité politique ne représentant alors que 15 % de la population électorale. L'imposture et la forfaiture ne souffrent l'ombre d'aucun doute, surtout que le nouveau pouvoir, dans son Acte fondamental d'octobre 1997, a prétendu détenir les rênes du pouvoir de par la volonté populaire, niant alors le fait militaire à la base de l'usurpation de la souveraineté populaire et de son illégitimité politique. De plus, le sanctuaire national a été violé et livré à des hordes étrangères par le camp victorieux pour asseoir son pouvoir sur tout le pays, et notamment dans les régions méridionales devenues des zones de conflit. En outre, la guerre civile a duré jusqu'en 2000, voire un peu en 2001, avec un bilan plus désastreux que lors des guerres civiles de 1959, 1993 et 1997, scellant à jamais le recul démocratique et la paupérisation du Congo-Brazzaville, malgré l'envol des cours de l'or noir.
Le devoir de mémoire nous pousse à rappeler ce que la politique de l'autruche répugne à voir : il a fallu tuer sauvagement des gens paisibles, enjamber des milliers de morts, détruire les biens d'autrui acquis fort difficilement, violer des filles et des femmes sans défense, pour s'arroger la magistrature suprême du pays. Or, le déni de justice envers les victimes innocentes de la barbarie des belligérants, l'impunité outrancière accordée aux criminels et aux pilleurs de tous bords, l'enrichissement illicite des dirigeants revenus aux affaires n'ont fait que creuser le fossé et la défiance entre le peuple et le pouvoir en place.
Du fait de tels avatars, le pouvoir défié a cru bon de manipuler l'opinion pour conclure une paix en sa faveur, une paix excluant les adversaires politiques capables de lui porter ombrage. Il a aussi favorisé l'entrisme pour affaiblir l'Opposition, pour récupérer une nouvelle clientèle politique et enfin pour élargir sa base politique au dedans et au dehors du Congo. Tout le monde a joué le jeu de la pacification des mœurs politiques pour ne plus faire souffrir le peuple congolais, pour ne plus détruire le pays qui allait à vau-l'eau, oubliant très vite qu'il fallait ce faisant composer avec les seigneurs aveugles de la guerre civile. Tout s'est passé comme si le camp des vaincus avait eu tort de se battre pour défendre jusqu'au bout la démocratie balbutiante. Le camp des vainqueurs a manœuvré pour faire croire à un combat d'avant-garde pour la réhabilitation de la démocratie, là où il n'a fait que mener, avec force et ruse, plutôt un combat d'arrière-garde. Résultat : après la transition flexible qui a duré plus de trois ans (1997-2002), l'évolution politique s'est traduite, inexorablement, par la relance du projet ethnocratique.
Au vrai, le projet de détermination ethnique a été revu et corrigé, puisque que, après la parenthèse du processus démocratique découlant de la conférence nationale souveraine (1991-1997), l'on est passé de la dictature à la démocrature. De parti unique dirigeant, le PCT est redevenu, par la force et la fraude électorale, le parti dominant de la vie politique congolaise, imposant à l'Etat-Nation congolais un aréopage de personnalités acquises à la cause rétrograde savamment baptisée : la nouvelle espérance congolaise. Après l'échec de l'espérance communiste, il a fallu tout rabibocher pour se projeter dans la sujétion néo-coloniale, cette nouvelle alliance qui conforte la conception patrimoniale de l'Etat, dont les ravages sur le destin indépendant du pays peuvent faire douter sur sa capacité à se développer. A force, tous les gens de bonne volonté sont tombés dans le piège, contribuant malgré eux à la poursuite du projet sociétal fondé sur la domination de l'ethnie et de la région de l'homme fort du pays.
Tout est joué d'avance pour continuer d'exclure les hommes et les femmes qui représentent une menace pour l'enracinement d'un système pourtant voué aux gémonies. D'ailleurs les méthodes retorses, qui marquent profondément la praxis du pouvoir en place depuis octobre 1997, soulignent justement le manque de confiance dans l'expression libre et souveraine de la mosaïque ethnique que forme le peuple congolais.
Il s'agit toujours d'imposer un homme fort au pays tout entier qu'il le veuille ou non, à la faveur des échéances électorales, voire des épreuves de force, entièrement conditionnées par l'ethnicité triomphante et rampante qui sous-tend l'organisation du système et conditionne les comportements politiques. Tout le monde est soumis à un régime politique d'où il découle que seule la volonté du souverain usurpateur prime et l'emporte même sur la raison, attendu qu'il veut le bien de tous et use habilement de la dialectique de l'ordre et du chaos. L'entendement normal est renversé ici : ce n'est pas le peuple qui est souverain et détenteur de la légitimité politique.
Plutôt, le chef est le souverain unique et le seul garant de la légitimité politique dans un ordre social où le groupe social l'emporte sur l'individu, ce dernier ne pouvant exister en dehors de son ethnie et contre elle. La mentalité politique ici n'est pas moderne, mais bien traditionnelle, donc psycho-affective. L'individu ici est conditionné par la tradition du groupe ethnique dominant, donc tenu par l'unité et la solidarité traditionnelles sans lesquelles il n'a pas d'identité propre. Là se trouve la force de l'ethnocratie et de la kleptocratie. C'est ce qui explique aussi la démission intellectuelle des cadres qui profitent ou qui entendent profiter exclusivement du système totalitaire qu'ils ont la charge de perpétuer, tenus qu'ils sont par la tradition ethnique et les affinités diverses (mariage, amitié, parenté, etc.) qui concourent au conditionnement traditionnel. Alors, on comprend mieux l'impunité qui couronne les faits liberticides (violations flagrantes des droits fondamentaux de la personne humaine, détournement des deniers publics, corruption, banqueroute des entreprises publiques, fraude fiscale et douanière, évasion des capitaux) qu'ils posent dans le cadre des fonctions régaliennes qui leur sont dévolues par le chef.
Tout cela n'accrédite nullement que le peuple congolais, dans son immense majorité, ait abandonné l'idéal démocratique. Ce n'est pas rien si même ceux qui, aujourd'hui, en contrarient l'expérimentation, continuent, du moins par le discours, de se dire démocrates ! Rien ne les démasque mieux que le reniement dont ils ont fait preuve à l'égard du processus démocratique de 1991, l'inconséquence avec laquelle ils se sont vite dépouillés de leurs mandats de représentants du peuple congolais et la compromission avec l'installation de force de la démocrature au Congo-Brazzaville. Cela va de soi : la démocratie est vraiment l'affaire des démocrates, pas des démoncrates qui n'ont de cesse d'en contrarier l'expérimentation fructueuse sur le terrain. La démocratie suppose l'acquisition et la maîtrise d'une culture politique où la légitimité politique procède du verdict sincère des urnes et où les actes politiques doivent se conformer à la loi et à la Constitution. Or, la légalité et la constitutionnalité des actes publics et privés des justiciables constituent des principes fondamentaux qu'il appartient aux juges compétents de rappeler chaque fois que de besoin. Le fait est que leurs décisions s'imposent aux autorités et aux particuliers, aux puissants et aux faibles, aux riches et aux pauvres, aux hommes et aux femmes, au nom de l'égalité de tous que tout régime démocratique doit garantir absolument.
Il n'en est pas moins incontestable que la Constitution du 15 mars 1992 a vécu, renversée dans la foulée de la défaite militaire d'octobre 1997. Mais, son adoption par la voie référendaire, l'Etat de droit qu'elle défend et la séparation assez tranchée des pouvoirs qu'elle assure, accréditent son penchant pour la démocratie. En revanche, la Constitution de 2002, imposée par la voie du plébiscite et garante d'un régime présidentialiste, se prévaut d'un contenu monocratique incapable de favoriser l'éclosion d'un Etat de droit et l'expression libre du suffrage universel. C'est un retour en arrière qui valide la revendication de la démocratie au Congo-Brazzaville, seule voie pour retrouver la marche de l'histoire et la maîtrise d'un destin indépendant. Point besoin de l'élaboration d'une nouvelle Constitution. Mais il est sage de revenir au carrefour, vu que l'on s'est fourvoyée dans la fuite en avant imposée sous la férule des armes et dans un contexte d'occupation du pays par des troupes étrangères. Oui, il faut revenir à la Constitution démocratique du 15 mars 1992, pour pouvoir sortir ensemble des conflits d'intérêts particuliers, des intrigues de couloirs et du complot permanent de l'ethnicité qui l'ont emporté sur l'intérêt général.
Assurément, la question est de savoir comment il est possible de tenter de remettre collectivement sur pied la Constitution du 15 mars 1992. A plus forte raison, elle souscrit pleinement et entièrement à l'idéal démocratique et à l'alternance politique, offrant à tous les partis en lice la possibilité d'exercer le pouvoir de par l'expression de la volonté majoritaire du peuple congolais. Pour autant, sa mise en œuvre s'est heurtée à la lecture partitocratique des acteurs politiques avant tout inspirés par des causes ethniques. De plus, les règles du jeu politique ont été dévoyées et violées sous l'emprise des antagonismes irréductibles portés sur la scène politique. Or, celle-ci a été travestie par le mensonge destructeur, les calculs mesquins et la compromission opportune avec le diable. Le pays a tout perdu : son honneur, sa gloire, sa dignité et la maîtrise de son destin. Le pays va mal. Il faut donc tirer tous les enseignements de la chute de la Quatrième République congolaise pour refonder la démocratie comme alternative à la démocrature actuelle. C'est une exigence éthique pour une vraie responsabilisation de l'Opposition, pour une rupture avec les jusqu'au-boutistes du combat d'arrière-garde du traditionalisme ethnique. C'est une conviction aussi : sans la démocratie, le développement tenable et durable n'est guère possible au Congo-Brazzaville, ni même le progrès du droit des gens.
Et pour cause, faire droit à la revendication démocratique reviendrait à donner au pays un avenir. Mais, quel est le contenu qu'il faut donner à cet avenir tant recherché et espéré ? C'est le défi de la reconstruction démocratique auquel il faut répondre collectivement et efficacement. Ce combat, seule l'Opposition démocratique peut le mener à bien. Car, la démocratie est avant tout l'affaire des démocrates ; pas les démocrates autoproclamés, mais les démocrates convaincus et conscients du rôle salvateur de ce qu'il considère comme le meilleur régime politique possible pour qu'une société puisse avancer, et non reculer. Là se trouve la clé de la réussite pour entreprendre la mise en œuvre du projet politique pour le Congo-Brazzaville. La redéfinition de la constitution démocratique qu'il faut au pays n'en est que la première étape. C'est une œuvre désintéressée et altruiste qui doit susciter l'adhésion et la mobilisation populaires, l'émulation des élites et des perspectives nouvelles pour le pays.
Une telle finalité ne peut que démasquer les responsables du dévoiement de la politique congolaise et du dépérissement de l'Etat-Nation. Il faut combattre résolument la tyrannie par des idées justes et profitables à tous, par la recherche de fondements rationnels à l'exercice de l'autorité publique et politique dans un pays finalement en quête de modernité. L'opposition en agissant ainsi ferait œuvre d'utilité publique et de responsabilité.
Par Marcel NIATI MATONO
« Je préfère parler et me tromper, plutôt que de me taire » écrivait Octavio PAZ
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