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« Ci-Gît Le cardinal achevé » (1) de D. M’Fouilou : le triptyque funéraire de mars 1977

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Une fois de plus, Dominique M’Fouilou (2) nous revient avec un nouveau récit qui mélange roman et histoire. « Ci-Gît Le cardinal achevé », un roman qui trouve sa source dans l’un des drames les plus graves qui ont secoué l’Histoire politique du Congo.

Le président Marien Ngouabi, préoccupé par la situation socioéconomique aléatoire que traverse le pays, pense se « réconcilier » avec son prédécesseur. Conscient du pouvoir qui veut changer de position, l’entourage du président se montre hostile au changement préconisé.

Un complot énigmatique se tisse autour de lui et l’emporte dans sa mise en œuvre, ainsi que tous les éventuels témoins gênants, principalement le président Massamba Débat et le cardinal Emile Biayenda. Et tout le récit de se focaliser sur le complot qui tue d’abord Marien Ngouabi avant de s’en prendre tour à tour à son prédécesseur et au cardinal, ce dernier pouvant être défini comme le héros principal dont la mesure où sa mort devient « nationale » en bouleversant tout le pays en général et les chrétiens en particulier. Du début à la fin du récit, tout est amertume, tout est tristesse et la mort survient à tout moment en emportant plusieurs personnages ? Et, c'est quand le cardinal est enterré en l’église Saint François de Brazzaville, que la vie reprend le dessus sur l’absurdité de la politique car l’on comprend à la fin que le cardinal a été emporté par un complot militaire et tribalo-politique.

Histoire et récit dans « Ci-Gît Le cardinal achevé »
Les romans de Dominique M’Fouilou n’inventent rien, sinon l’écriture. Presque dans tous ses récits, le ou les narrateurs apparaissent comme des reporters ou des cameramen qui rapportent le vécu quotidien des Congolais avec toutes leurs (mé)aventures sociales et politiques où le tragique occupe une place importante. D’ailleurs dans l’avant propos du roman, l’auteur nous dévoile déjà la véracité de sa création : « De ce que j’ai gardé en mémoire des entretiens avec mon oncle (…), il ne me restait que ce récit précis sur l’enlèvement et l’assassinat du cardinal Emile Biayenda survenu le 22 mars 1977. Je n’ai rien inventé de cette histoire… » (p.7). Histoire et récit se marient bien dans ce roman quand on se réfère à l’histoire politique du Congo et au mystère dans lequel les Congolais ont enfermé, malgré eux, la véritable définition politico-historique de la mort de leur troisième président. Epousant la technique du roman-réalité héritée du XIXè siècle où le spatio-temporel se fonde sur des bases référentielles, Dominique M’Fouilou voudrait démontrer dans son récit que, du roman historique à la réalité, il n’y a qu’un pas qu’il faudrait franchir, la mission que doivent se prévaloir les historiens dont le travail s’avère scientifique.

Marien Ngouabi, le cardinal et le téléphone de la mort
Si la mort de Marien Ngouabi est programmée par son entourage, celle du cardinal est liée au téléphone qui est devant lui dans cette maison où il se trouve au mauvais moment. Le roman nous retrace la rencontre sur rendez-vous du président avec le cardinal pour discuter de la cession de l’école Javouey à l’Eglise catholique après sa nationalisation des années post-révolution. Aussi, pour avoir été reçu par Marien Ngouabi, le jour même de son assassinat, le cardinal Biayenda est convoqué à l’Etat major par le CMP (Comité Militaire du Parti crée pour gérer et enquêter sur la mort du président). Le prélat et son vicaire Badila se voient inquiétés par cette convocation du vice-président du CMP : « Avec une intuition remarquable, le cardinal avait dit au vicaire les mots qu’il fallait pour le tranquilliser (…). Si ce rendez-vous était dangereux, il posait un extraordinaire problème de sécurité » (p.22). Quand Marien Ngouabi reçoit un coup de fil qui l’annonce une situation extraordinaire dans le milieu militaire, il ne peut continuer sa discussion avec le cardinal. Aussi, son attitude montre à ce dernier que « quelque chose » ne va pas à Brazzaville ce 18 mars 1977. Et quand l’annonce du tragique de l’après-midi tombe dans les oreilles du cardinal, la convocation de ce dernier par le CMP se voit remplie d’interrogations.

 

La discussion entre le prélat et son vicaire devient prémonitoire car elle annonce l’éventuel complot des vrais assassins du président qui mettraient sa mort sur le dos de son prédécesseur Massambat Débat et du cardinal Emile Biayenda qui aurait « détruit » ses fétiches au cours de leur dernière rencontre de la matinée. Et tout le complot s’est tissé autour de cette matinée qui réunit le président Marien Ngouabi, le cardinal Biayenda et le coup de téléphone « militaire » ainsi que la présence « absente » de Massamba-Débat dont les conversations téléphoniques avec son successeur étaient sur la table d ‘écoute ; Aussi, le téléphone dans sa fonction de « traître involontaire », facilite l’énigme dans laquelle se trouve engluée la mort de ces trois grandes figures du pays.

« Ci-Gît Le cardinal achevé » ou le récit de la mort
En général, le roman apparaît souvent comme une addition de bonheur et de malheur fictionnels qui définit la dualité de l’humain. Dans « Ci-Gît Le Cardinal achevé », aucun sourire ne se dessine sur la face des personnages dans le coulé narratif. De l’incipit à la clausule, en dehors de la joie qu’éprouve les président et vice-président du CMP dans la réalisation de leur « complot », c’est l’amertume et le drame qui se métamorphosent en mort et qui accompagnent le lecteur au fur et à mesure qu’il tourne les pages du livre. Dans l’après midi, le président meurt assassiné chez lui dans un cafouillage qui entraîne mort d’homme. Quelque temps après, son prédécesseur Massamba Débat est arrêté et condamné à mort à la surprise de tout le monde avec disparition de son cadavre.

Quelques jours après, le cardinal Emile Biayenda se voit rattrapé par sa présence matinale du 18 mars 1977 chez le président Marien Ngouabi. Et le téléphone qui avait sonné à ce moment le désigne sur la liste des éventuels témoins gênants. Convoqué à l’Etat major, il est ensuite pris en charge par ses bourreaux qui vont aller le tuer loin de la ville, avant de ramener son cadavre à la morgue de Brazzaville. Dans ce trajet qui l’emmène de son domicile épiscopal à la morgue en passant par les supplices à lui infligées par ses assassins, il n y a qu’amertume, tristesse, désolation et mort qui accompagnent le récit dans son déballage. Du récit de la mort que présente le roman, le lecteur averti passe à la mort du récit car n’ayant pas d’intrigue et de dénouement explosif comme on le remarque souvent dans la plupart des fictions. Ici, le lecteur qui connaît presque l’histoire de cet odieux triple assassinat congolais, ne s’intéresse pas à ce qui est dit, mais plutôt à comment se dit l’histoire.

Douleur et écriture dans « Ci-Gît Le cardinal achevé » 
Dès l’incipit du roman, s’annonce déjà l’écriture de la douleur, qui se retrouve déjà en la personne du prélat ce jour qui va l’emmener inexorablement à la mort, une mort dont l’armée sera à l’origine : « Le matin de ce 22 mars, le prélat ne savait pas si le dégoût pour les officiers ou bien l’écoeurement de ce qu’ils avaient amené de faire qui le préoccupait implacablement » (p.9). Déjà cette première phrase fait un lien implicite entre le prélat, les officiers et la mort de Ngouabi. C’est cette mort précipitée de ce dernier qui sera le nerf directeur de la douleur qui frappera le Congo ce 18 mars 1977. Tout l’univers du roman évolue dans une douleur qui va crescendo jusqu’au moment où la cathédrale Saint François va accueillir le cardinal dans son ventre. Et cette douleur se lit paradoxalement sur ses bourreaux quand on remarque le remord de son assassin au moment de commettre l’irréparable : « Et voilà que cette mission qui lui paraissait pleine de promesse quand il l’avait acceptée lui semblait maintenant désagréable, ingrate et tout à fait contestable » (p.131).

Quand après avoir été semé par les militaires qui sont venus prendre le cardinal, le vicaire Badila constate le vide quand il « [cherche] à comprendre la curieuse sensation de douleur qui [ébranle] son esprit » (p.177). Cette même douleur accompagne ce dernier à la morgue pour aller reconnaître le corps du prélat et pendant les funérailles de ce dernier en l’église Saint François. Aussi, la nature participe à la douleur des chrétiens qui pleurent le cardinal car ce jour-là, « le soleil brillait dans le ciel. Une lourde atmosphère régnait dans la capitale. (…) ; Leur prière funèbre monterait et retentirait comme le vent à travers la ville tout entière. Les larmes et les soupirs l’accompagneraient dans un climat de détresse, de douleur » (p.250). Commence avec un ton triste et douloureux, le récit qui se termine par la peine que sentent les Congolais au moment de l’inhumation du cardinal. « Alors la douleur se faisait de plus en plus oppressante, la souffrance de plus en plus atroce, les pleurs de plus en plus bruyants » (p.246).

Dominique M’Fouilou et la technique de l’anonymat personnalisé
La technique du personnage vu de l’extérieur par le narrateur déjà réalisée dans ses précédents romans tels « L’Inconnu de la rue Mongo » et « La Salve des innocents », réapparaît ici à travers les personnages du vice président du CMP, du colonel, du sergent, du capitaine, du commandant qui sont liés au tragique qui emporte le cardinal, et du chauve présent aux funérailles de ce dernier. Nous ne connaîtrons jamais leur patronyme comme les personnages de Marien Ngouabi, le cardinal Biayenda, le vicaire Badila, l’abbé Kouaya, les officiers Pierre Anga et Barthélemy Kikadidi; le chauve dans ce roman nous rappelle l’anonyme de « L’Inconnu de la rue Mongo » et le militaire de « La Salve des innocents » qui, tout au long de leur récit, sont vus de l’extérieur tout en racontant sans être nommés. Dans cette technique de l’anonymat, apparaît une césure entre l’auteur et les narrateurs. ? Peut-être que l’auteur demanderait-il au lecteur de contribuer à la définition finale de chaque personnage sans nom ?

Pour conclure
Traduit dans son linéaire, « Ci-Gît Le cardinal achevé » se présenterait comme une tautologie de l’histoire de la mort du président Marien Ngouabi, suivie de celles de son prédécesseur et du premier cardinal congolais. Le livre serait alors l’appât des interrogations politiques qui demanderait le travail des historiens. La mort de Marien Ngouabi, une histoire plus ou moins connue par les Congolais. En étudiant le rapport entre réalité et fiction dans ce roman, nous avons voulu montrer la puissance de l’écriture de Dominique M’Fouilou qui a cette capacité de lire le revers de l’histoire pour emmener le lecteur à réfléchir sur ce que lui apporte le mariage entre la fictivité créée par le roman et le vécu quotidien. Ainsi de ce côté, l’auteur de « Ci-Gît Le cardinal achevé » semble être le seul écrivain congolais qui maîtrise l’art du roman historique.
Noël KODIA

Notes
(1) Dominique M’Fouilou, Ci-Gît Le cardinal achevé, Editions, Paari, Paris, Brazzaville, 2008, 256 pages.
(2) Auteur prolifique dont l’œuvre se fonde sur l’histoire congolaise, particulièrement celle qui va des indépendances à nos jours. On lui doit des romans historiques tels Vent d’espoir sur Brazzaville, Le Quidam, La Salve des innocents, Le Mythe d’Ange qui traitent tous de la Révolution congolaise des 13, 14 et 15 août 1963.


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