En guise d'introduction, vous me permettrez de rappeler que depuis la fin des années 80, le monde a beaucoup changé et la démocratie gagne du terrain partout. Et l'Afrique n'est pas en reste. Grandement pacifiée, elle est de plus en plus démocratique et n'entend nullement faire machine arrière. Des systèmes politiques démocratiques plus ou moins fiables sont en effet mis en place, notamment dans des pays comme le Sénégal, le Mali ou le Bénin qui font aujourd'hui figures d'exemples sur le continent avec la mise en place de processus électoraux consensuels qui ont permis des alternances politiques pacifiques.
Après le triste bilan de la période antérieure à l'avènement de la démocratie en Afrique, tous les observateurs s'accordent à dire que les 53 Etats africains forment désormais un espace de forte croissance économique. Nul doute que la démocratie permet aux pays qui l'appliquent de garantir la paix, la sécurité, la cohésion sociale et la bonne gouvernance, qui sont des leviers essentiels au développement.
Mais malheureusement, force est de reconnaître, hélas, qu'à côté de ces pays qui font aujourd’hui figures de meilleurs exemples africains en la matière, et qui ont réussi haut la main leur construction démocratique, il y a encore ceux qui donnent une bien piètre image de la démocratie en Afrique, des pays qui après avoir enclenché le multipartisme dans les années 90 stagnent, voire régressent, mettant ainsi leur peuple dans le désarroi le plus total. Notre pays le Congo est aujourd’hui dans cette situation. Nous ne pouvons pas collectivement le laisser ainsi plus longtemps sans courir des risques énormes car tout le monde sait que les différentes crises politiques que nous avons connues et qui empêchent durablement le développement et le décollage économique de notre cher beau pays ont pour principale origine des élections tronquées ou la confiscation du pouvoir par la violence et la terreur, et à chaque fois, les élections présidentielles ont généralement été un ferment propice à ces dérives.
Aujourd'hui, à l'approche d'un scrutin présidentiel qui s'annonce difficile, il nous faut donc prévenir les drames éventuels et cela passe par un dialogue national ouvert à toutes les composantes du peuple congolais pour garantir la tenue des élections présidentielles libres, transparentes et démocratiques en 2009. Comme vous le savez, je suis de ceux qui pensent que la résolution des problèmes politiques au Congo doit passer par un dialogue national ouvert à toutes les composantes du peuple. C'est ainsi qu'avec d'autres membres du Collectif de la diaspora congolaise de France et d'Europe (CDCFE), nous avons toujours fait part à la France, l’Union européenne et la Communauté internationale de notre préoccupation sur la situation de notre pays en leur demandant de s’y impliquer davantage et d’exhorter les acteurs politiques du pouvoir et de l'opposition à s'engager dans la recherche d'une résolution pacifique aux différends qui les opposent, car nous sommes convaincus que c'est le seul moyen d'assurer une paix véritable dans notre pays.
C'est justement dans ce souci permanent de prévention des crises par la promotion de la démocratie à travers le dialogue politique que l’Union africaine (U.A) avait initié la déclaration de Bamako signée le 03 novembre 2002 notamment par les pays du continent qui ont en partage le français. Cette déclaration de Bamako apparaît clairement comme une véritable charte africaine sur les élections démocratiques. Donc, il va de soi que notre pays en tant que signataire de ladite déclaration, y a adhéré dans toutes ses dispositions dont il est en conséquence tenu d'appliquer.
Je rappelle par ailleurs que l’Union européenne (U.E) et la Communauté internationale soutiennent cette politique de l'Union africaine. Et puis, disons-le très franchement, de la manière la plus ferme et la plus solennelle possible, la volonté de changement des vieux codes et le besoin de renouvellement de la classe politique sont si ardents qu'aujourd'hui, en plein 21è siècle, et après la brillante élection de Barack OBAMA à la présidence des Etats-Unis d'Amérique, plus personne ne peut accepter de voir notre pays continuer fatalement de naviguer à contre courant de l'histoire et en ne respectant pas ses engagements internationaux. Ce qui est une manière de dire que depuis précisément 1997, notre pays n'a cessé en effet de donner une bien piètre image de la démocratie et qu'aujourd’hui, plus personne n'est disposé à accepter des méthodes et des pratiques d'un autre âge. Les congolais aspirent à davantage de démocratie par la mise en place des institutions fortes où l'on ne rigole ni avec la morale ni avec les passe-droits.
Avant d'aborder la question du dialogue que le gouvernement propose aujourd'hui, un bref rappel historique s'impose. Il y a en effet tout juste 17 ans, en 1991, sous la pression syndicale et populaire, aidée en cela par la Communauté internationale, sous l’influence du vent de la perestroïka et du discours historique prononcé par l'ancien Président français François Mitterrand à la Baule, le peuple congolais avait exigé et obtenu l’organisation de la Conférence nationale souveraine (CNS) qui a ouvert notre pays au multipartisme, aux élections libres et à la démocratie.
Cette CNS à l'issue de laquelle des actes fondateurs d’un Etat de droit avaient été adoptés avait alors abouti sur une transition pacifique conduite par un Premier ministre élu, André Milongo et un parlement de transition également élu, qu'on a appelé le Conseil Supérieur de la République. Ensuite une Constitution consensuelle avait été votée par référendum le 15 mars 1992, suivie d’une loi électorale instituant une Commission électorale consensuelle, la Conosel - la Commission nationale d’organisation des élections, qui aurait seule compétence à gérer toutes les opérations électorales, en amont et en aval, c'est-à-dire une Commission électorale véritablement indépendante chargée des opérations préélectorales, électorales et post-électorales, sur la base d'un découpage électoral clair s’appuyant sur un recensement fiable et accepté par tout le monde. Il faut dire qu’à cette époque là, l’élan démocratique était tel que même les ressortissants congolais basés à l’étranger avaient eux aussi le droit de voter.
Donc, parce que tout le processus électoral avait été organisé et supervisé dans la transparence et le consensus général, aucun incident majeur n’avait été déploré à cette époque là. Ainsi, notre pays a connu ses premières élections libres et transparentes, sans contestation, donc sans heurt ni violence. Notre pays faisait alors figure d'exemple en ayant réussi une transition pacifique amorçant par-là, avec une certaine fierté républicaine, le difficile apprentissage de la culture démocratique couronnée par l'élection en août 1992 de Pascal Lissouba à la présidence de la République avec un score honorable et sans appel de 62% des suffrages exprimés. Il devenait ainsi le premier Président congolais élu au suffrage universel. Par la suite des élections législatives et locales ont aussi eu lieu sur fond de transparence.
Malheureusement cette époque pleine d'espoir n'aura finalement été que de très courte durée. Très vite la tension est montée d'un cran dans tout le pays sur fond notamment d’alliances politiques contre nature et tout s'est effondré au grand désarroi du peuple pris en otage et assistant impuissant à la guerre au sommet des chefs politiques. Dès 1993, les équilibres politiques sont troublés et les institutions ébranlées. L’appât du gain, les intérêts égoïstes et partisans aidant, toutes les vielles rancoeurs avaient resurgi et avaient fini par l’emporter définitivement sur l’éthique, la morale et la raison d’Etat. L’esprit consensuel de la CNS avait subitement disparu. Et la suite tout le monde la connaît.
Aujourd'hui chacun sait que la situation socio-politique actuelle est le triste bilan de la gestion calamiteuse d'un régime autocratique qui nous a été imposé par le principal vainqueur de la guerre du 5 juin 1997 qui avait brutalement interrompu ce processus démocratique que nous avons décrit ci haut.
Depuis cette interruption brutale du processus démocratique, notre pays se trouve dans une impasse. Tout ou presque est à l’arrêt et le pays traverse une crise de confiance sans précédent. Devant ce blocage, l’opposition intérieure et extérieure, les membres de la diaspora et la société civile ont toujours demandé de revenir aux fondamentaux de la CNS, ou de s'asseoir autour d'une table pour discuter d'une autre direction à donner à notre destin collectif, mais le pouvoir en place a toujours opposé systématiquement une fin de non-recevoir.
Une attitude surprenante et difficilement justifiable quand on sait qu'en mai 1996, sous la présidence de Pascal LISSOUBA, alors qu'il n'était plus qu'un simple citoyen ordinaire, Denis SASSOU-NGUESSO et ses collègues de l'opposition d'alors, avaient demandé et obtenu de ce dernier la signature d'un accord cadre puis la publication d'un mémorandum consensuel en mars 1997 portant sur la mise en place d’un organe consensuel en vue d'un recensement administratif spécial, ainsi que la signature le 31 mai 1997 d'un engagement solennel sous l’égide du Directeur général de l’UNESCO de cette époque, M. Federico Mayor, sur la tenue de l’élection présidentielle fixée au 27 juillet 1997.
Aujourd’hui, après le fiasco des élections législatives de 2007, reconnu comme tel par l'ensemble des observateurs étrangers même si les résultats n'ont pas été invalidés par le gouvernement, suivi du rejet pur et simple des locales de 2008 qui ont enregistré un taux d’abstention record de près de 95%, et là encore le gouvernement n'a pas voulu entendre le message du peuple en invalidant les résultats; eh bien, à l'orée d'un scrutin présidentiel qui s'annonce explosif compte tenu de la tension sociale et politique de plus en plus palpables, synonymes d'un ras-le-bol général, il était grand temps me semble-t-il que le gouvernement s'ouvre enfin à la sagesse et appelle au dialogue. Dans un tel contexte d'extrême tension, une telle décision si elle est vraie et sincère, ne peut donc qu'être salutaire.
Cependant, étant donné l'ampleur de situation très préoccupante que traverse notre pays, un dialogue qui se limiterait aux seuls partis politiques, et qui à l'évidence se contenterait de trouver un consensus sur la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et sur les problèmes d'ordre purement organisationnel relatifs au scrutin présidentiel de 2009 n’est pas, de mon point de vue, à la hauteur des attentes immenses de notre peuple. Il faut donc que le Congo se retrouve et se réconcilie avec lui-même, et il ne pourra valablement se retrouver et se réconcilier qu’au cours d’un large dialogue national qui permettra un vrai consensus national et une véritable remise à plat de toutes les questions, bien au-delà des seules questions relatives à l'organisation du scrutin présidentiel de 2009, donc un dialogue ouvert à toutes les composantes du peuple congolais, à savoir: les partis politiques bien sûr, mais aussi les membres de la diaspora et de la société civile, ainsi que les institutions religieuses.
Naturellement, une Commission préparatoire paritaire dotée d'une autonomie financière et logistique, composée des représentants de toutes les parties (partis politiques, diaspora, société civile, institution religieuses) et qui sera chargée de la convocation et de l'organisation dudit dialogue national devra impérativement être mise en place. Elle sera le seul organe habileté à en définir le calendrier, en établir la liste des participants, bref, à en définir les règles et les modalités d'organisation avec la maîtrise de son règlement intérieur et de son ordre du jour. Et comme chacun peut aisément l'imaginer, les différents points devant figurer au cahier de charges de ce dialogue national sont nombreux et on peut citer pêle-mêle: l'abrogation de l'actuelle loi électorale et la promulgation d'une nouvelle loi électorale consacrant la mise en place d'une CENI chargée de toutes opérations électorales en amont et en aval, l’épineuse question du rôle et de la place de la force publique, la question de la sécurisation du scrutin présidentiel...
C’est vous dire que ce dialogue national, tous les congolais l'attendent aujourd’hui avec impatience pour faciliter l’indispensable relance de notre processus démocratique, et pour pouvoir enfin se remettre au travail tous ensemble afin d’être plus forts face aux nombreux défis auxquels nous sommes confrontés. J'ose donc espérer pour ma part qu’en appelant à un dialogue restrictif, limité aux seuls partis politiques, Denis SASSOU-NGUESSO et son gouvernement ne cherchent pas tout simplement à jouer la montre pour tenter de gagner du temps, mais qu'ils tiendront compte cette fois des aspirations profondes du peuple en acceptant un vrai dialogue national ; ce qui me semble-t-il sera tout à leur honneur et leur permettra peut-être de terminer ce septennat chaotique sur une bonne note. Et si tel est réellement le cas, j'espère que le peuple congolais saura saisir cette main tendue de la part du pouvoir pour qu'enfin notre pays aille de l'avant.
Bienvenu MABILEMONO














